La lettre de Léosthène

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n° 212/2006 Vladimir Poutine : une certaine idée de la Russie

samedi 13 mai 2006




Vladimir Poutine : une certaine idée de la Russie



Une idée réfléchie, volontaire sans emphase ... et prudente.

Une idée exprimée dans un parcours obligé, puisque la constitution prévoit (article 84) que le président russe brosse un tableau de la situation intérieure et extérieure de son pays une fois l’an devant l’Assemblée fédérale. Une idée que Vladimir Poutine a exprimée d’abord pour les Russes, si l’on veut bien oublier les petites phrases un instant et considérer la place accordée aux thèmes intérieurs dans son discours (1), prononcé le 10 mai dernier : “ Nos efforts porteront aujourd’hui précisément sur les domaines qui déterminent la qualité de vie de nos citoyens ” annonce-t-il en entrée.



Il s’adresse dans leur diversité aux citoyens d’un immense territoire, dont l’importance géopolitique n’échappe à personne – pas plus qu’elle n’avait échappé aux premiers analystes du genre, au 19ème siècle – avec le souci, très remarquable, de les prendre là où ils sont, si l’on peut dire, tout en éclairant le chemin qu’ils parcourent : “ Les changements intervenus au tout début des années 1990 ont été un temps de grand espoir pour des millions de gens, mais ni les autorités, ni le business n’y ont apporté de réponses ”. Au contraire, certains “ ont recherché leur enrichissement personnel d’une manière que nous n’avions jamais connue auparavant dans notre histoire, aux dépens de la majorité de nos citoyens et en infraction aux normes de la loi et de la morale ”.

Le travail sur le cadre de la loi – la cadre légal de l’exercice du pouvoir – arrive immédiatement, deuxième paragraphe du discours. C’est lui qui doit assurer à la fois “ l’amélioration de notre système politique ” dont l’équilibre des relations entre le niveau “ fédéral et les autorités régionales et locales ” et l’économie privée (le “business”) avec deux objectifs : que la loi soit conçue au bénéfice des citoyens (chacun doit comprendre que “ la source du bien-être et de la prospérité russe est le peuple de ce pays ”) et que l’Etat puisse y jouer fermement son rôle (“ c’est le devoir de l’Etat de s’assurer que ce principe est respecté en profondeur et non pas seulement en paroles ”).

Je crois que cette tâche est l’une de nos priorités (...) et que nous ne pourrons y faire face qu’en assurant les droits et les libertés de nos citoyens, organiser effectivement l’Etat lui-même et développer la démocratie et la société civile ”.

Eh bien voilà qui est net pour tous, au dedans et au dehors.

Tout de suite après viennent des chiffres. Il faut à l’économie russe une croissance de 7 % par an. On doit en “ changer la structure ” lui donner un “ caractère plus innovant ”, favoriser “ l’investissement d’Etat ” (“ mais il n’est pas le seul moyen pour atteindre nos objectifs ”), continuer de stabiliser l’équilibre financier du pays “ après une longue période de déficit budgétaire et de fluctuations du taux d’échange du rouble ”. En apparence, dit le président russe, ces objectifs ont été atteints, au moins en termes de croissance. Mais, bien que la Russie dispose d’atouts importants (les ressources naturelles), l’écart de compétitivité avec ses compétiteurs reste en sa défaveur.

Donc, “ Nous ne pouvons pas nous accorder une tape dans le dos et en rester là ”. Et de décliner les efforts de modernisation tous azimuts à poursuivre, en s’appuyant sur les atouts russes, situation géographique, ressources énergétiques, développement de nouveaux marchés, tout en “ répondant à la fois aux nécessités de notre développement intérieur et en remplissant nos obligations envers nos partenaires traditionnels ”. Gazprom (“ qui vient de devenir la troisième plus grosse compagnie en terme de capitalisation ”) est évoqué ici, ainsi que le travail réalisé et à venir sur les réseaux de “ capacité de transport ”- un atout et une arme redoutables, Vladimir Poutine le sait et le dit.

Puis – n’oublions pas qu’il parle à ses concitoyens d’abord – vient l’Europe, sa place particulière : “ Ainsi, la Russie sera capable de jouer un rôle positif en constituant une stratégie énergétique européenne commune ”. Voilà qui devrait rassurer la partie plutôt pro-occidentale de sa population. Et “ nous assurer que la Russie maintiendra une position stable et dominante sur les marchés de l’énergie à long terme ” - ceci à l’adresse des éléments les plus nationalistes. En choisissant judicieusement les secteurs à développer en priorité (l’espace, les nanotechnologies), en restructurant les pans laissés pour compte de l’économie (l’aviation, la construction navale, l’agriculture), en avançant à juillet 2006 la convertibilité du rouble, en travaillant sur les assurances données aux investisseurs, la Russie devrait pouvoir participer, en bonne position, à l’économie mondiale – et à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), bien sûr.

Pour ce faire, insiste Vladimir Poutine, il faudra “ faire un usage plus efficace des ressources considérables que nous avons déjà ”.

On sent bien la prise en compte de la réalité du pays (dans certaines régions, il ne se “ passe rien ”), la volonté de la faire bouger aujourd’hui (“ le gouvernement et les autorités régionales et locales doivent travailler ensemble ”) et, en même temps, d’assurer le futur : effort sur l’enseignement et la recherche, effort sur le secteur de la santé. Et, sans concession à la langue de bois, avec humour mais avec réalisme, effort pour enrayer la chute de la démographie : “ Qu’est-ce qui est le plus important pour notre pays ? Le ministre le la Défense sait ce qui est le plus important. Je veux parler de l’amour, des femmes, des enfants. Je veux parler de la famille, du problème le plus aigu que nous ayons à affronter aujourd’hui – le problème démographique ”.

Suit un long exposé de la situation (catastrophique) de la Russie dans ce domaine et un train de mesures (chiffrées) certainement supérieur à celui que la France avait mit en place en 1945. Allocations familiales, lutte contre la mortalité infantile, soutien matériel et capital accordé aux mères, l’effort annoncé est considérable et très détaillé. La Russie se meurt de ne pas se renouveler : appel aux Russes à l’étranger, politique de l’immigration (on sait qu’elle provoque de forts mouvements xénophobes), rien ne manque – même dans le domaine des retraites. “ Pour conclure sur ce sujet, je note que nous ne pouvons pas résoudre le problème des naissances sans changer les attitudes de notre société envers les familles et les valeurs familiales. L’académicien Likhachev a écrit un jour que ‘l’amour de sa patrie, de son pays, trouve sa source dans l’amour pour sa famille’ (...) ”.

Mais, direz-vous, tout cela est bel et bon, et quid de la position internationale de la Russie ?

On peut en parler avec plus de confiance et de calme que par le passé, dit le président russe, bien que “ le monde change rapidement et qu’un grand nombre de nouveaux problèmes soient apparus auxquels notre pays se doit de faire face. Ces problèmes sont moins prévisibles qu’avant et leur dangerosité réelle n’a pas encore été jaugée (...) ”. Il y a le terrorisme, qu’il se développe sur un terreau religieux ou ethnique, rendu plus menaçant par la prolifération des armes de destruction massive : “ si ces armes venaient à tomber entre les mains des terroristes, les conséquences en seraient tout simplement désastreuses ”. Il y a la prolifération nucléaire : “ Je souligne que nous soutenons sans ambiguïté le renforcement du régime de non prolifération, sans aucune exception, sur la base de la loi internationale ”.

Relisons, tous les mots comptent. Surtout la suite : “ Nous savons que les méthodes musclées atteignent rarement leur but et que leurs conséquences peuvent même être plus terribles que la menace originelle ”. A bon entendeur...

Et puisque nous sommes dans les armes, parlons-en. Le désarmement, auquel “ notre pays a apporté une immense contribution dans la dernière dizaine d’années ” a “ disparu des agendas ”. Il est donc “ trop tôt pour parler de la fin de la course aux armements ”. La “ mentalité des blocs ” n’a pas disparu. La doctrine militaire russe et sa politique étrangère doivent répondre à cette situation de fait, même si en pourcentage du PNB la part de la défense russe est de l’ordre de celle qu’y consacrent la France ou la Grande-Bretagne – budget net 25 fois moins important que celui des Etats-Unis. Que les Américains souhaitent protéger les intérêts de leur territoire, soit. Mais la Russie aussi a des “ intérêts vitaux ”. En particulier à ses frontières.

Vladimir Poutine voit la “ défense de la démocratie ” s’effacer quand viennent les intérêts personnels. “ Le loup sait qui manger, à ce qu’on dit. Il sait qui manger et n’écoute personne (...) ”. Et, précise-t-il, “ tout est possible au nom de ses intérêts personnels (...) il n’y a pas de limites ”. Si la Russie refuse de se lancer dans une course de sinistre mémoire, elle restructure son armée (et son budget) pour répondre aux nécessités et aux menaces d’aujourd’hui – et le président russe de détailler son plan à dix ans. “ Nous avons aussi à souligner clairement que plus nos armées sont puissantes, moins est forte la tentation de faire pression sur nous, quel qu’en soit le prétexte ”.

Pour le reste, il faut prioriser la loi internationale, aboutir dans la réforme de l’ONU (sans se départir de ses responsabilités de puissance nucléaire), qui “ reste l’ossature de l’ordre mondial moderne ”, privilégier la paix avec ses voisins (dans l’ordre, les anciennes Républiques soviétiques, l’Union européenne, pour une fois citée comme telle, c’est rare - “ notre plus gros partenaire ” et “ de grande importance pour nous et pour le système international tout entier avec les Etats-Unis d’Amérique, la République populaire de Chine, avec l’Inde et aussi avec les pays en croissance rapide de la région Asie-Pacifique, de l’Amérique latine et de l’Afrique ”).

Un programme “ conçu pour le long terme et non pas dicté par les fluctuations du moment ”. Le long terme ?


Justement, voilà qui fait parler les commentateurs russes. Vladimir Poutine se ménage-t-il un troisième mandat qui serait inconstitutionnel ? Ou prépare-t-il le terrain à son successeur ? N’oublions pas qu’aux courants qui traversent la population russe, il a répondu en novembre dernier en appelant auprès de lui deux hommes très différents comme vice-premiers ministres. Le pragmatique Sergei Ivanov (ancien ministre de la défense), qui connaît l’Ouest, sa puissance et ses menaces – qui peut rassurer les nationalistes. Le jeune (40 ans) Dimitri Medvedev, patron de Gazprom (mais oui), qui sait reconnaître ce que l’efficacité occidentale pourrait apporter à l’économie russe et attire ainsi la sympathie des “pro-occidentaux”. Sans entrer dans le détail des mouvements et cercles influents qui animent la vie intérieure russe (nous y reviendrons une autre fois), c’est à eux que Poutine doit faire face – et c’est ce qu’il a entrepris.

Quand on lit attentivement son discours, on voit qu’il y ménage habilement – prudemment - tous les bords, tout en se préservant une troisième voie – la sienne ? - si les événements intérieurs l’exigeaient. Voilà un homme qui sait ce qu’est un rapport de force. Mais, allons, prenons-en le risque, il ne nous semble pas que la troisième voie soit prioritaire, pour l’heure.

Ce qui lui est important, c’est que son idée de la Russie, une puissance apaisée, sécurisée, forte de son peuple, acteur du monde, puisse continuer d’émerger après lui. Une certaine idée, qui ne manque ni de réalisme, ni de grandeur.

Hélène Nouaille


Carte et infographie :

www.lib.utexas.edu/maps/commonwealth/russia_rel94.jpg
Le groupe Gazprom : http://fr.rian.ru/img/99127943_free.html

Note :

Attention, les liens internet ne sont valides que lors de l’envoi de la lettre par courrier électronique à nos abonnés. Seuls fonctionnent à la mise à jour du 15 mars 2008 les liens en bleu.

(1) Ce discours répond à l’article 84 de la Constitution russe : tous les ans, le président est tenu de brosser un portrait de l’état de son pays et des axes de sa politique, intérieure et étrangère.
Texte intégral du Discours de Vladimir Poutine (en anglais) : http://www.kremlin.ru/eng/speeches/2006/05/10/1823_type70029_105566.shtml



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Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289.

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